La suite de "Si j'avais su - 1"

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

La suite de "Si j'avais su - 1"

Message par Goumi le Jeu 11 Aoû 2016 - 8:42

Si j’avais su ! – Chapitre 2


Contre moi, Griotte – la fille de Croupp Hamah, mon épicier turc – nue comme un doner kebab sorti de l’emballage... Bien que son papa vende un large éventail de nourriture, elle n’a maintenant d’appétit que pour un seul plat : la trique à la mode de Pan. Ah, Griotte… Une impétueuse confiture sur la tartine du drap ! Le beurre de sa motte exige autre chose qu’une vulgaire biscotte, et mon meilleur remède pour tenter d’oublier Saint-Vit, c’est encore elle.
Comme toujours lorsqu’elle ne se contrôle plus, elle abandonne la langue de Molière pour revenir à sa langue maternelle. Elle feule, éructe, hurle :

— Vazymusalo ! Muzytolimurço ! Plouforplouvittmusalo ! Kassmulachatt !

Elle me griffe le dos à m’arracher les omoplates, m’étouffe contre elle en écrasant ses poumons pointus contre mon torse. Son bassin roule et tangue, ses cuisses prennent mes flancs en étau, ses pieds font des nœuds dans mon dos – c’est fou, hein, ce qu’un seul nœud peut provoquer. Je n’oserais prendre position sur sa religion, mais elle, visiblement, a choisi celle du missionnaire – la position, s’entend. J’accélère le pilon. « Toi, tu vas l’avoir, ta vue sur Jérusalem ! Que je vais te défoncer, pieuvre lubrique, t’éclater le turbo, te crucifier l’abricot ! » J’en deviens fou, et la digue se rompt ; je me lâche en elle. Le brave général Sper lance ses matozoïdes à l’assaut du col de l’Utérus. Sur le trajet, la foule des muqueuses applaudit à s’en rompre les membranes. Cuisses ouvertes, elle s’arcboute, se tétanise et surpasse en décibels la corne de brume de l’Abeille Flandre.

Le calme revient ; son tendre sourire réapparaît comme le soleil après l’orage. Autour de nous, les petits Cupidons se remuent le cul en gatsouillant. Nous nous endormons dans les bras l’un de l’autre.

* * *


Le voyage du retour ? Un cauchemar ! J’étais dans le compartiment conducteur de ma deudeuche-TGV fonçant sur la ligne grande vitesse de la vallée du Vit. J’entendis des bruits, des cognements sourds dans le couloir. « C’est quoi, ça ? » Mon volant d’une main, j’ouvris la porte pour jeter un coup d’œil et j’aperçus une horde de sangliers en train de foncer dans ma direction. Je ne cherchai pas à comprendre ; je fuis dans l’audace orthographique et dans la direction opposée, poursuivi par des grouissements de rage. L’étroitesse du couloir les gênait, ces imbéciles. Ils se bousculèrent, se coincèrent, grimpèrent les uns sur les autres. J’eus le temps de prendre du champ, passai comme une flèche dans le second wagon, puis le troisième ; et là, devant moi… un mur de canards tout aussi agressifs que les sangliers. J’étais perdu ! Miracle : Berbe, le nain Berbe, apparut soudain à mes côtés et fit le ménage. Il balança à tour de bras des frisbees en marbre sur les assaillants qui battirent en retraite, puis il se tourna vers moi, avec un sourire mauvais :

— Ils voulaient tous t’enculer, ces cons ? Pas question : c’est moi !

Un coup de frisbee à plat sur le sommet du crâne. Je m’effondrai contre lui et… et je me réveille en sursaut. Penchée sur moi, ma Griotte, inquiète :

— Tu criais dans ton sommeil ; t’as fait un cauchemar ? Je t’ai secoué ; rien à faire. Alors je t’ai tapé sur la tête pour te réveiller.

Brave Griotte ! Tremblant, je me réfugie dans ses bras, l’embrasse avec reconnaissance et tendresse ; elle ronronne d’aise en se collant contre ma géographie de rescapé des canards et retourne chez Morphée. Je n’ose l’y suivre, de peur de retrouver tous ces connards : le nain, les sangliers et les canards. Alors mon esprit vagabonde. Dans ma tête repassent les images de Saint-Vit au lendemain de la noce.

* * *


Je n’ai pas terminé la nuit dans la chambre nuptiale, ce qui m’a enlevé une rude épine du pied : j’aurais eu du mal à nous imaginer en trio… au réveil. Après le combat de titans entre Safoufoune et Mondard, Justine me conduisit dans une autre chambre, au fond du couloir. Sur le seuil de la porte, j’eus encore droit à un baiser torride puis elle m’abandonna en courant pour rejoindre son époux. J’ai préféré : crevé, vidé, pompé, je n’aurais effectué qu’une misérable prestation. Et devant moi, ce lit qui me tendait les bras pour offrir le havre du sommeil au pécheur épuisé…

* * *


Le lendemain ? Tout alla très bien, Madame la marquise ! Au petit déjeuner, dans les cuisines du château, surprise : un Louis frais comme un gardon, sautillant et souriant. Comment avait-il pu récupérer si vite ? Ça tenait du miracle. Il l’avait prise à Lourdes, sa douche ? Il trempa sa tartine de confiture dans son Ovairemaltine.

— Eh bé, j’en tenais une, hier soir ! Me souviens plus très bien, mais c’était super. Tu t’es bien rincé l’œil ? T’as vu de quoi on est capable, nous, à Saint-Vit ?
— Oh oui, il a vu ! dit Justine avec un sourire entendu.
— Et toi, ma douce, tu as aimé ?
— Oh oui, c’était fabuleux ! (avec un clin d’œil vers moi, puis un second). J’attends qu’on m’en remette une couche !
— Tu peux y compter !

Puis, se tournant vers moi :

— Tu rentres quand, Philippe ? Tu vas pas repartir ce matin ? Tu peux encore rester quelques jours, voyons. Tu t’imagines pas à quel point nous avons le sens de l’hospitalité, chez nous !

« Si, si ! Et si tu savais à quel point ! »

Clins d’œil complices entre Justine et moi. Et son regard, à nouveau… Mais j’intervins :

— C’est impossible. Demain lundi, j’ai un très gros client pour finaliser un contrat qui va faire exploser mon chiffre d’affaires. Peux pas louper ça ! Tu m’offrirais un tas d’or et ta femme en prime, je ne renoncerais pas à ce rendez-vous.
— Zut, c’est dommage. Mais promets de revenir nous voir. Ça t’a plu, non ? Hein, Justine, ça lui a plu ?

Elle me regarda avec, dans les yeux, tout le soleil de cette nuit :

— Dis-lui que ça t’a plu.
— Louis et Justine, je vous le jure sur la tête du pape que je n’ai jamais eu d’aussi beau week-end. Votre invitation m’a honoré, et votre hospitalité restera gravée dans ma mémoire. Il faudra d’ailleurs que je remercie Stéphane, tout à l’heure.

« Que je te vais lui botter le cul, à çui-là ! « Ah, patron, j’ai oublié de vous prévenir… » Tu parles ! Demain, à la boîte, corvée de chiottes ! »

En partant, je l’embrassai avec un pincement au cœur. Pour masquer mon émotion :

— Justine, on n’aurait pas dû…
— Si, il le fallait ! Tu regrettes ?
— Tu sais très bien que non, ma belle. Mais on n’aurait pas dû.
— Si ! Il le fallait.

« Il le fallait ! Il le fallait ? Mais ça veut dire quoi, ça ? »
Ah, si j’avais su…

Stéphane habite à cinq cents mètres, en contrebas du château. Ma deudeuche ne m’attendait pas à l’ombre des jeunes filles en fleurs, mais à celle du nain. Il faisait beau. Le salon de jardin nous accueillit dans la douceur matinale. Stéphane, plié de rire, les larmes aux yeux :

— Elle m’a tout raconté au téléphone, à l’instant. Et le Louis qui ronflait quand tu la baisais, ma petite sœur ? Hi hi hi !

« Ouh là ! Un subordonné qui tutoie son chef ? C’est permis, ça, même s’ils sont maintenant beaux-frères de queue ? »

— Patron, Justine m’a chargé d’une mission importante ; te transmettre son témoignage : elle n’a jamais été aussi bien baisée. Elle te voue toute sa gratitude et son affection.

« Y veut quoi, lui ? Une augmentation ? »

— Justine a peut-être été baisée, mais moi aussi je me suis fait baiser ; et salement : j’ai dû passer pour un con ! lui rétorquai-je. Mets-toi un peu à ma place…

« Bon, ne soyons pas hypocrite… »

— Patron, si je puis me permettre…
— Au point où on en est, tu peux tout.
— … me permettre de te rassurer : cette nuit, c’est pas les cons qu’il fallait compter, c’est les cocus. Il y en avait pas mal qui auraient souhaité être à ta place. La Justine, elle les fait tous baver de convoitise, au patelin. Et voilà-t-y pas qu’un inconnu débarque et rafle la mise et la miss ! Fais gaffe aux frisbees en repartant…

Le grincement du portail : c’était notre curé ! Il était tout sourire, le soutané, et à jeun, sauf si l’on avait poussé la mesquinerie jusqu’à évoquer les quelques lampées restantes du vin de la messe qu’il venait de célébrer. Qui n’aurait eu pitié d’une demi-bouteille orpheline ? Il s’installa parmi nous pour l’apéro – c’était l’heure – et s’adressa à moi, hilare :

— Alors, porte-chandelle, puis-je t’offrir le secours de la prière pour chasser de ton esprit les images impures qui te restent de cette nuit ?

Il me fit un clin d’œil et poursuivit :

— Je suppose qu’il y en aurait de quoi remplir un album ? Heureusement que les voies de Justine ne sont pas celles du Seigneur, n’est-ce pas ?

« Il insinue quoi, lui ? Justine lui aurait-elle téléphoné à lui aussi ? »

Et soudain, un bruit curieux sauta la haie pour arriver jusqu’à nous. Je me levai et n’en crus pas mes yeux : un bonhomme en costume gris et casquette de chauffeur en train de conduire un fenndouic. Sur les bras de la machine, un fauteuil. Dans le fauteuil, un hurluberlu vêtu d’une toge blanche, et sur la tête un entonnoir maintenu à l’aide d’un élastique de pyjama.
Stéphane anticipa :

— C’est Le Caillou. Je traduis : il dit qu’il s’appelle Einstein, un original qui a gagné le gros lot du loto et qui ne se déplace plus qu’ainsi : son fauteuil, son fenndouic et son chauffeur. Il est l’une des attractions du village. Les gens le blairent bien car il paye toujours la tournée ; il se rend d’ailleurs au bistrot : c’est l’heure où s’abreuvent les bêtes.
— Et qu’est-ce qu’il a, son avant-bras ? Il souffre d’une maladie ? Parkinson ?

Le curé, joyeux :

— Mais non ! C’est ce que l’on appelle une frénésie récurrente du poignet, affectant une catégorie précise de lecteurs d’un site de récits érotiques. Encore appelé « syndrome de Ker Ch’Er » (une firme bretonne) car après chaque lecture, il faut… euh… nettoyer l’écran.
— Quoi, mon père, tu fréquentes ces lieux de perdition ?
— Ah, mon fils, les Saintes Écritures n’interdisent pas les bonnes lectures…

Sur ce bon mot, le père Douzedegrés donna miséricorde à son second verre d’apéro. Puis au troisième, et encore au…

* * *


Deux ou trois mois ont passé. La vie a retrouvé son train-train. J’ai décroché mon contrat du siècle. J’ai embauché du monde et promu Stéphane pour s’occuper des nouveaux venus. Ma vie se partage entre mon boulot, Griotte, le souvenir de Justine et quelques loisirs auxquels je tiens : sculpture et peinture.

Parfois, j’invite Stéphane à se joindre à Griotte et moi pour partager une bonne bouffe. Le courant a l’air de trèèèèès bien passer entre ces deux-là, et il ne m’étonnerait pas qu’un jour… Les cornes se portent abondantes, ces temps-ci. Il en pousse une multitude de nouvelles chaque année, mais on a l’impression, cette année, que celles de l’an prochain sont déjà là. (Je pastiche ici ce qui avait déjà été écrit au sujet des cons « dont la mère est toujours enceinte ». Si elles étaient comestibles, toutes ces cornes, le problème de la faim dans le monde serait résolu.)

Justine et Griotte, Griotte et Justine. Quand je baise Griotte, ça me dope de penser à Justine ; et quand je pense à Justine, vite, vite, il faut que j’aille baiser Griotte.

Justement, le téléphone se met à sonner. Je décroche et sers ma plaisanterie désormais favorite, empruntée à Douzedegrés qui me l’avait confiée à table, le soir du mariage :

— Allô, ici le Service des Sports du Vatican. Que puis-je pour vous, mon enfant ?
— Tu pourrais arrêter tes conneries ? C’est Justine à l’appareil.

Mon cœur s’arrête.

— Justine ? Eh bé, en voilà une heureuse surprise ! Ça fait longtemps que je voulais t’appeler, mais je n’ai plus osé…
— Oui, oui, on dit ça, on dit ça. Ça fait trop longtemps que j’attendais ton coup de fil, alors moi, j’ai osé.
— Tu as bien fait ; il est le bienvenu.
— S’il est le bienvenu, j’espère que je la serai aussi, la bienvenue.
— Pardon ?
— Je te téléphone pour t’informer que ce soir je débarque chez toi à 18 heures précises. Tu ne discutes pas, c’est comme ça. Louis m’a accordé le week-end. Il est en déplacement au domaine de Donzère-Mondragon avec sa troupe de théâtre amateur pour présenter sa nouvelle pièce : « Les Turbines, toutes des Salopes. » Il m’a d’ailleurs chargée de te transmettre ses salutations.

« Mais alors… il sait qu’elle vient chez moi ? Ça ne l’effraie pas ? Veux pas d’histoires, moi ! »

— Hé, t’es encore là ? Qu’est-ce qui se passe ? Tu veux pas qu’on se voie ?
— Si, si, bien sûr que si ! Je t’attends avec plaisir ; viens, ma douce, viens ! Mais tu prends un risque… Tu vois lequel ?
— J’y compte bien. Pourquoi crois-tu que je me déplace ? À ce soir ! 18 heures. Prépare les câlins !

« Pourquoi elle se déplace ? Juste pour un petit coït ? Bizarre. »
Si j’avais su…

Elle raccroche. Un éclair de panique. J’avais promis à Griotte de l’emmener dans un bon restaurant, et qu’ensuite… Comment faire ? Et soudain, la lumière ! Je reprends le téléphone.

— Stéphane ? Le Service des Sports du Vatican. T’as une minute ? Ouvre tes oreilles. Je suis dans la panade ; j’aurais un gros service à te demander. J’avais prévu de sortir ce soir avec Griotte, l’emmener dans un bon restaurant, et qu’ensuite… bon, t’as compris. Seulement voilà, coup de théâtre : ta sœur vient de me téléphoner. Elle débarquera chez moi à 18 heures, et pour le week-end. Bon… euh… tu ne pourrais pas me remplacer au pied levé, avec Griotte ? Après tout, si je me souviens bien, t’as encore un gros truc à te faire pardonner, non ?
— … Griotte ? J’ai bien entendu Griotte ? Et comment ! C’est un cadeau inespéré, ça ! Qui plus est, c’est toi qui me le proposes ? Je l’avais dans l’œil depuis belle lurette, mais je n’ai jamais osé chasser sur les terres du chef. Puis-je pousser l’audace, patron ?
— Dis toujours…
— Le programme de la soirée, après le restaurant, peut-il demeurer… inchangé pour Griotte ?
— Ça, c’est à toi de voir avec elle. Pour ma part, tu as carte blanche. Je ne suis pas du genre jaloux. Je crois même pouvoir dire qu’elle se fâcherait si la soirée ne s’achevait pas comme initialement prévu. Et j’ai cru m’apercevoir qu’elle t’a trèèèès, trèèèès beaucoup grave à la bonne. Tu lui téléphones ou je lui téléphone ? Toi ? OK.

* * *


18 heures piles ; dring. Je vais ouvrir.
Elle est là, devant moi, avec son regard à ramollir un homme et durcir son membre. Elle, je, nous ! Sans un mot, à bas les vêtements. Ils s’éparpillent comme des papillons dans la tourmente. Bouches soudées, mains folles, épidermes en délire, nos corps chutent et chantent sur le matelas d’où la pauvre vertu prend la fuite en hurlant. Pas de préliminaires, pas de léchouilles ; ni fanfreluches, ni plumes : tout de suite le marteau et l’enclume. Ni string, ni cyprine ou autre fée Lation qui font l’encre des plumes indigentes et le bonheur des lecteurs-à-une-main. Plus rien n’existe que nous deux. Rien que le désir, et l’éternité du plaisir.

À mon âge, je réussis l’exploit de remettre le couvert derechef, avec les encouragements déchaînés de la victime. Brave et généreux général Sper, on peut compter sur toi… « Ainsi parlait Kamasoutra. »
Il a tout dit, Kama. Je préfère donc taire la longue nuit, le réveil, l’apéro et le repas de midi sacrifiés au profit d’une seule faim et d’un seul menu.
Justine repart dans l’après-midi.

— Justine, on n’aurait pas dû…

Et la même réponse toujours énigmatique pour moi :

— Si ! Il le fallait.

Si j’avais su pourquoi…

* * *


Pour Stéphane, ce fut au-delà de toutes ses espérances. Fâchée par ma brutale défection, c’est Griotte qui proposa, par esprit de vengeance, de terminer la nuit chez lui. Elle n’aime pas les lapins, mais elle adore la pine. (Oui, lecteur, celle-là j’aurais pas dû…) En début de soirée, ce fut donc moi qui me fis traiter de salaud, alors qu’en fin de soirée ce fut lui, mais pas du tout pour les mêmes raisons.

— Patron, si tu savais… Je la soupçonnais chaude, mais à ce point-là, pas possible !
— C’est à moi que tu veux apprendre ça ? Bon, pas du tout par curiosité – tu penses bien que mon tact et ma délicatesse naturelle me l’interdisent, jamais je n’oserais – mais juste pour savoir : raconte un peu…
— Elle m’a dit que je baise aussi bien, sinon mieux que toi, sauf ton respect…

« Y veut quoi, lui, une majoration des indemnités de licenciement ? »

— … et que même je lui ai fait des trucs que tu ne lui avais jamais faits.
— Ah bon ? Tu m’intrigues…
— Oui : de la mise en scène. D’entrée, je la prends en traître et la jette toute habillée sur le lit. Le temps qu’elle réagisse, ses poignets sont déjà attachés, bras écartés, aux barres métalliques de la tête de lit. Bien qu’elle se débatte, même traitement avec les chevilles, jambes bien ouvertes, en laissant cependant assez de longe pour qu’elle puisse rapprocher ses genoux ou se cambrer. Elle se met à vociférer dans sa langue maternelle.
— Donc là, elle est déjà excitée à mort ; c’est toujours comme ça avec elle. Et dans ces moments-là, c’est pas sa maman qu’elle appelle.

Il poursuit avec un grand sourire :

— Oui, tu confirmes ce que j’ai pensé. Prisonnière, elle tire dans tous les sens. Je passe sous la robe, je remonte lentement avec mes deux mains en caressant le velours de ses cuisses, puis j’en pose une sur sa station météo. Une météo d’enfer, patron : la canicule, mais surtout pas la sécheresse ! Et, comme on le dit : cet enfer-là, Satan l’habite ! Elle arrête instantanément de se débattre et se cambre pour coller son pubis à ma paume. Je fais durer le plaisir pour faire monter la pression. Elle se remet à dire des mots inintelligibles mais, j’en suis certain, à la limite de l’insulte : « sulo », « canudus », etc.
Alors, je la déshabille, avec art… C’était comme déballer un cadeau de Noël. Je lui remonte sa robe jusqu’aux aisselles, lui détache un bras pour libérer un côté de la robe et du soutien-gorge, lui rattache le bras, puis la même opération de l’autre côté. Je la caresse sur tout le corps, avec mon index pointé, avec la main ouverte, avec les lèvres tandis qu’elle tire sur ses cordons comme une folle.

Il s’interrompt un moment, les yeux dans le rêve.

— C’est fou ! Jamais connu une émotion si intense. Je me sens le dieu des prédateurs devant la plus fragile des biches. Je libère une de ses deux jambes puis je me mets à genoux entre elles. Et là, je peux savourer le bonheur de tirer lentement sa culotte vers moi pour découvrir la colline aux merveilles ! Et mesurer le privilège de mon pouvoir lorsque ma bouche s’y colle, lorsque ma langue défriche sa forêt pour attaquer son trésor. Elle soulève son bassin, tétanisée par la caresse. C’est fou ce qu’un bout de langue… Des mots sans suite, sa tête qui roule de part et d’autre en mouvements de plus en plus rapides, ses cuisses qui essaient de me coincer entre elles, des cris, des cris, et presque tout de suite, l’orgasme.

Encore les yeux dans le rêve, émerveillé, intarissable :

— Je veux la libérer, mais la belle entravée proteste avec véhémence : « Prends-moi comme ça ! Je jouis plus, tue-moi avec ta queue, vas-y, viens, enfonce-la-moi, dépêche-toi, tu-vu-mu-la-muttre-mu-sulo ! » Elle balbutie, elle s’asphyxie, j’ai craint qu’elle me fasse un malaise. Tu parles ! Les furies affamées jaillissent d’elle en hordes déchaînées et se précipitent sur le marchand de bonheur. Je libère l’entrave de sa seconde jambe, les entoure toutes deux avec mes bras pour les prendre en tenaille entre ma poitrine et ses épaules, l’écrasant littéralement sous mon poids. Puis je la pénètre d’un coup, d’un seul, jusqu’au bout. Ses yeux sont exorbités… Bouche grande ouverte, elle hurle, hurle. Un hurlement qui n’en finit pas. Alors je la défonce à méga-super-hyper coups de boutoir rageurs, comme si ma vie en dépendait.

Encore une pause. Il reprend, toujours ailleurs :

— C’est incroyable la force qu’elle a dans ses jambes ; je dois batailler comme Hercule…

« Hercule ? Celui qui rit quand on… ? » me dis-je en aparté.

— … pour la maintenir écrasée sur le matelas, car je soupçonne que cette position de soumission décuple son excitation. Je continue à la pilonner et elle enchaîne orgasme sur orgasme. Jamais je n’aurais cru pouvoir tenir si longtemps. Je finis par tout lâcher. Eh bien, tu ne me croiras pas, patron, elle jouit si fort qu’elle a cassé les entraves de ses poignets !

Mon Stéphane est encore sur son petit nuage… J’en profite nonobstant pour remettre les pendules à l’heure :

— Stéphane, je ne suis pas stupide. Après tout ce que tu m’as raconté, la Griotte, c’est terminé pour moi. C’est de bonne guerre. Tu n’as pas osé chasser sur mes terres, et moi je refuse de chasser sur les tiennes. Euh… oui ?
— Je n’osais pas trop t’en parler, mais c’est à peu près ça ce qu’elle m’a dit après. Elle m’a aussi informé, hier, au téléphone, qu’elle te réserve une jolie surprise, mais elle n’a pas voulu me dire quoi.

La surprise ? Oui, c’en est une, extraordinaire : Griotte me présente Prunelle, sa petite sœur, majeure, vaccinée et… affamée. Exit Griotte, mais quel beau cadeau d’adieu ! Et Prunelle, ce n’est pas dans les yeux qu’il faut la regarder. Ah oui, dans la famille Croupp Hamah, il y en a de beaux fruits dé-fendus !

* * *


Des mois passent encore. De temps en temps, je reçois un coup de fil de Justine, ou je lui téléphone ; moments de délicieuse amitié. Mais c’est Stéphane qui m’apprend la nouvelle un matin. Coup de tonnerre dans un ciel sans nuage : Justine a accouché cette nuit de Clovis-Amédée Henri, dernier en date des comtes de la Margelle du Puy. Amédée ? Je cherche dans le dico : aimé de Dieu. Bon, ça ne coûte rien et ça aurait pu être pire. La mère et l’enfant se portent bien. Louis, le père, danse de joie ; le vieux comte, terriblement diminué, pleure de bonheur.

Trois kilos pile. Péridurale, et accouchement en une demi-heure. Que des bonnes nouvelles. Un pincement d’émotion pour moi à la pensée de ma vie de célibataire, seul et sans enfants, comparée au bonheur des autres. Mais n’était-ce pas mon choix ? Petit reproche à Justine : elle aurait pu me le dire qu’elle allait être maman, non ?

Ce point m’invite à en faire un autre : professionnellement, ça marche du tonnerre de dieu. Le chiffre d’affaires a explosé. Nos logiciels connaissent un succès énorme à l’international. Ces derniers temps, j’ai enregistré plusieurs propositions de rachat pour ma boîte ; mais surtout, je peux m’en remettre totalement à Stéphane. Je le dis sans honte : l’employé s’avère petit à petit aussi bon que le patron. Griotte irait même plus loin dans la comparaison. Dans ces conditions, pourquoi pas une petite semaine de vacances au soleil ? Prendre un peu de recul. La pensée me vient encore que je ne me verrais pas vouer toute mon existence à ce job, malgré la montagne de pognon. Du pognon pour qui, du pognon pour quoi, d’ailleurs ?

* * *


Trois mois passent encore, et puis ce coup de fil de Louis, l’heureux papa, un dimanche matin. Après le blablabla d’usage, Louis attaque :

— Justine et moi avons une faveur à te demander.
— Ah bon ? Vraiment ? Je ne vois pas trop… dis toujours.
— Nous voudrions que tu acceptes d’être le parrain de notre Clovis-Amédée. Ce serait pour nous un honneur. Je préférerais une réponse immédiate ; t’as le droit de réfléchir vite… mais pas celui de refuser, hi-hi-hi ! Le baptême aura lieu dans huit semaines. Ton filleul, le Père Douzedegrés, Justine et moi comptons sur toi. Alors ? Tu veux que je te passe Justine ? Elle bout d’impatience ! Elle se fera un plaisir de t’aider à te sentir dans la peau d’un parrain ; je ne me risquerais pas à refuser, conseil d’ami !

* * *


Sainte-Jeanne-sur-le Vit, Saint-Vit-sur-la-Jeanne. Nous y arrivons, ma Cayenne et moi. Deudeuche craint les canards et les sangliers. Ah oui, le nain… « Oh, nom de Dieu ! C’est pas vrai… Oh, les cons ! Qui a fait ça ? »
Stéphane, hilare :

— Hein, t’en ouvres, des grands yeux ! C’est plus le nain Berbe, c’est le nain Color. Il a été peinturluré par Vachekiri d’Animo, la fille du prix Nobel de charcuterie, animatrice d’une émission de télé illustrant un mouvement artistique très tendance intitulé « Naufrage chromatique dans les chaumières » et auteure d’un livre unanimement salué par la critique : « Les couleurs contre l’anorexie ».
— Vous êtes fous ! C’est à gerber ! Qui a eu cette idée saugrenue, et qui a payé ça ?
— Louis. Il voulait faire un cadeau à Justine pour la naissance de Clovis-Amédée.

Je n’ai plus rien à ajouter. Stéphane se retourne vers la maison et appelle :

— Tu viens ?

Énorme surprise : Griotte ! Qui sort de la maison en courant, me passe les bras autour du cou et me colle deux chastes bises sur les joues.

— Patron, je voulais t’en parler, mais je ne savais pas trop comment t’annoncer la chose et ce qui en découle aujourd’hui : Griotte est ici parce que… euh… pour que je la présente à ma famille.

J’éclate de rire. Des liens de lit ont tissé des liens de vie. Heureux qui, comme au lit, a fait un beau voyage…

— Stéphane, tu vois comment cette annonce me met en colère. Vous n’avez qu’une façon de vous faire pardonner, tous les deux : me permettre d’être témoin à votre mariage.
— Cela ne saurait tarder, me répond-il en pointant son index vers le ventre de Griotte.
— C’est pas vrai… Le général Sper !
— Le général Sper… ?
— Cherche pas.

Et Griotte, rayonnante, me saute encore une fois au cou. Je l’étreins avec émotion. Une page de souvenirs heureux s’envole à tire-d’aile ; une page vierge (Vierge… ? Mais si, la page !) s’ouvre pour elle et Stéphane.

Je ne saurais vous conter par le menu tout le tralala de cette journée de baptême. J’ai le plaisir de découvrir le petit Clovis-Amédée, de le tenir dans mes bras devant le prêtre. Un gamin adorable et souriant, une petite chose fragile qui me fait entrevoir un monde dont je ne soupçonnais pas l’existence. Je n’ose bouger, de peur de le casser. Ils en ont de la chance, Louis et Justine, d’avoir un si beau bébé !

Repas de midi et repas du soir préparés par un cuisinier de talent embauché pour la circonstance. Je mentionne la promenade digestive de l’après-midi au milieu des vignes endormies sous le soleil. Le parrain a le droit de pousser le landau : ça change d’un 4x4. Je ne parlerai pas de la marraine, une lointaine cousine de Louis, douce et gentille, qui pousse la délicatesse jusqu’à ne m’inspirer aucune pensée impure. Je retrouve le Père Douzedegrés comme compagnon de table ; rien que cela valait le déplacement à Saint-Vit. Ce brave curé, faudra que je l’emmène en vacances avec moi, séjour de gais lurons au soleil ; « à l’écluse », bien sûr, par prudence pour le porte-monnaie (« all in… » pour les anglicistes).

Le repas du soir ? Il ne m’en reste que des bribes de souvenirs. Le Père Douzedegrés et moi avons emprunté, à marche forcée, les chemins de Bacchus. On m’a raconté qu’en fin de soirée – mais je ne m’en rappelle plus du tout – ils durent se mettre à plusieurs pour m’empêcher d’aller chier sur la tête du nain comme j’en avais fait le pari avec le curé. Celui-ci me força d’ailleurs à ingurgiter de sa fiasque miraculeuse pour me dessoûler. Miraculeuse, en effet : la tête claire, l’esprit apaisé le matin.

Le calme avant la tempête…
Si j’avais su… ce qui allait me tomber dessus !

* * *


À la cuisine du château, autour de la grande table du petit déjeuner, le comte Louis et la comtesse Justine, qui m’ont offert l’hospitalité pour la nuit (il a fallu me porter dans ma chambre…), et le petit Clovis-Amédée dans mes bras pour le biberon.

— Hein que tu le trouves beau, ton fils ? me glisse Louis.
— Mon fils ? Mon filleul, tu veux dire.
— Non : ton fils !
— Déconne pas ; je suis le parrain, pas le papa.
— C’est vrai : le papa c’est moi, mais le père c’est toi ! me rétorque-t-il en éclatant de rire.

Il est fou ? Je reste pétrifié. Je sens le sol se dérober sous moi. Un tsunami de panique m’envahit. Le mauvais rêve ! Ahuri, je me tourne vers Justine pour y chercher du secours. Un regard – un seul – et son sourire éclatant me tassent sur mon siège. La tête enfoncée dans l’horreur, je tente de refaire surface.

— C’est quoi, cette plaisanterie imbécile ? Et toi, Louis, tu m’annonces une énormité pareille sur le ton de la rigolade ? C’est impossible, ce que vous me racontez là : je ne peux pas être le père de ce gosse !
— Oh, que si… Et on va tout t’expliquer. Tu reprends un café ? Justine, enlève-lui le bébé : il va nous faire un malaise.

Je dois être pâle comme un Maure (un Maure albinos)... Clovis-Amédée retrouve le giron de maman tandis que Louis poursuit :

— Écoute bien, heureux homme. Quand Justine est venue me rapporter la proposition de mon vieux en faveur d’un mariage entre elle et moi et qu’elle m’a annoncé qu’elle y consentait, j’ai donné mon accord et je l’ai sautée illico. Mais ensuite je l’ai informée d’une chose qu’elle et mon père ignoraient : je suis stérile. En l’apprenant, Justine s’est mise à pleurer, m’a dit qu’elle me veut, mais qu’elle veut aussi un bébé. Et ce que femme veut… Sans compter mon père, très attaché à la perpétuation de la lignée. Alors j’ai suggéré de faire appel à un géniteur. Refus indigné, tu penses bien. Ce ne fut pas sans mal, pour la convaincre. Oui, mais qui ? Pas question de faire appel à quelqu’un du coin.
— Comment vous en êtes venus à moi ? Pourquoi moi ?
— Je laisse la parole à Justine.
— Stéphane nous avait montré il y a deux ou trois ans une vidéo tournée lors d’un barbecue organisé par ta boîte autour d’un étang de pêche. Tu dois te souvenir de ça ?
— Euh oui… on fait ça tous les ans.

[i]« Stéphane… Oh, le chien ! Je vais te le donner à bouffer aux sangliers et aux canards ! »


— C’est ce qui a fixé mon choix ; j’ai flashé sur toi.
— Très flatté. Et je suppose que Stéphane, pour m’inviter, était…
— Non, il ne savait pas. Il a appris la combine juste avant ton arrivée, le jour du mariage. Et là, il ne pouvait plus reculer ; je peux te dire qu’il n’en menait pas large. Si nous l’avions mis au courant au départ, au moment de lancer l’invitation par exemple, je pense qu’il nous aurait envoyés sur les roses.
— Vous êtes vraiment tordus, tous les deux ; il y a des frisbees qui se perdent ! Faire un truc comme ça à un individu lambda pratiquement pris au hasard… Mais toi, Louis, cette farce, ça ne t’a rien fait ?
— On me prend pour un doux givré, mais je sais être pragmatique. Et j’aime ma femme, et ma femme m’aime. Le reste, je m’en fous. Tu avais le profil idéal et il nous fallait un héritier, ne serait-ce qu’à cause du vieux.
— Il était au courant, le vieux ?
— T’es fou ! Il est parti après la naissance de Clovis-Amédée, je ne t’apprends rien, mais il est parti l’âme en paix, l’esprit rassuré quant à sa descendance. Il y a même eu un miracle : on a montré le bébé à sa dépouille, et un sourire a illuminé son visage ! Si, si ! C’est Douzedegrés qui en fut témoin, même s’il ne s’en souvenait plus trop car il était déjà un peu chargé.

Je suis abasourdi par toutes ces révélations. Louis poursuit :

— Tu es le géniteur, tu es le père ; tu peux être fier de ta semence. Mais moi, je suis le papa, et mon fils fait tout notre bonheur. T’as vu comme il est beau ? T’as vu comme il sourit ? Même à toi, hein !

Une chose me tarabuste.

— Mais le tirage au sort, comment vous êtes-vous débrouillés pour que ça tombe sur moi ?
— Ben voyons… (Louis éclate de rire.) On a fait le coup de l’Écossais.
— L’Écossais ? Le coup de l’Écossais ?
— Oui, ce gars… comment s’appelait-il, ce tordu ? Ah oui : Mac Javell. Bref, on a monté un tortueux scénario de triche.
— Mais tricher comment ? C’était impossible ! Vous n’avez pas pu tricher devant tout le monde ; chacun l’aurait vu !
— Personne n’a rien vu du tout. Dans le chapeau censé contenir les numéros, il n’y avait en fait qu’un seul numéro ; le même inscrit sur tous les papiers : ton 28.
— Mais alors, les suivants auraient tiré un numéro identique au mien !
— Non, pas du tout : les suivants ont tiré leur numéro d’un autre chapeau.
— Un autre chapeau ? Mais comment avez-vous opéré la substitution de chapeaux ?

Louis éclate de rire.

— Ça, c’était savoureux ! Le Mac, (Heussdress ?) c’était pas la moitié d’un con ! Tu ne te souviens pas de la pile d’assiettes qui s’est fracassée au sol à ce moment-là, lâchée par une serveuse complice ? Tout le monde, toi y compris, a regardé dans cette direction-là. Stéphane en a profité pour sortir un autre chapeau, planqué sous votre table, et l’a remplacé au même endroit par le chapeau aux numéros 28. Ensuite, pour le tirage, on a utilisé un troisième chapeau avec rien que des 28. Et le tour était joué.

J’en reste comme deux ronds de flan, l’esprit secoué par l’énormité de la chose. Une question cependant :

— Votre scénario me laisse sur le cul, mais comment avez-vous pu être sûrs que le jour des noces Justine serait fertile ?
— À tout hasard, ça aurait pu marcher, mais ce n’était pas l’objectif principal. Le soir des noces était avant tout un test : mesurer si… comment dire… si le courant passait bien entre Justine et toi. Si ça n’avait pas été le cas, on aurait été obligés de revenir à la case départ.

J’en reste muet, vidé. À quoi tiennent les choses… Justine intervient alors :

— Tu te souviens, le samedi où je t’ai téléphoné ? Ce jour-là, j’étais certaine d’être féconde ; et si tu décortiques le calendrier, tu constateras qu’à peu près neuf mois après, Clovis-Amédée est né. On peut faire le test ADN, si tu veux. Je te remercie, nous te remercions de nous avoir donné un si beau bébé.

Alors, vaincu, je me lève, récupère l’enfant dans les bras de Justine et le prends contre moi en silence. Dans ma tête, une intense émotion ; dans mes yeux, des larmes muettes ; dans mon cœur, un indicible bonheur et dans mon esprit, une immense fierté.

Combien de fois ai-je répété « Si j’avais su… » ? Maintenant, je sais.

— Et que tu le saches encore, ajoute Louis, ce bébé voudra une petite sœur…

* * *


Quatre ans ont passé. Aujourd’hui, le Père Douzedegrés n’est plus là. Il a rejoint les chais célestes il y a deux ans. J’ai eu autant de peine que lorsque j’ai perdu mon père.

Un prêtre venu d’une autre paroisse a assuré le service de baptême pour Fleur Céleste Marie, la petite sœur de Clovis-Amédée. Qu’elle est belle ! Hein, qu’elle est belle ?
J’ai revendu ma boîte bien au-delà de ce que j’escomptais. Je n’ai plus aucun souci jusqu’à la fin de mes jours, et il en resterait plus que largement assez pour une génération suivante.

J’ai racheté et fait retaper le presbytère, m’y suis installé avec Prunelle et passe mes journées dans l’atelier de peinture et de sculpture aménagé au rez-de-chaussée. Je peux enfin me livrer à ma vraie passion. La vie ici est agréable, et les habitants m’ont à la bonne. J’aide la commune et les associations.

J’ai financièrement – et plus que largement – épaulé Stéphane pour monter sa propre boîte d’informatique. Elle prospère au-delà de toute espérance. Stéphane et Griotte ont des jumelles, Myrtille et Aubépine dont Louis et moi sommes parrains. Seule ombre au tableau : Prunelle désespère d’être enceinte. Et pourtant, nous ne ménageons pas nos efforts ! C’est beaucoup moins grave pour moi que pour elle, soyons justes. Elle travaille au domaine avec Justine et se passionne pour son boulot.
Louis m’a converti au parapente, mais dès que je vois un vol de canards, je me dépêche d’atterrir…

— Pa’ïen, tu peux me nouer mon lacet ?

Je vous abandonne ; je dois m’occuper… euh… de mon filleul.


Goumi

Messages : 5
Date d'inscription : 21/06/2016
Localisation : Alsace

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: La suite de "Si j'avais su - 1"

Message par Lioubov le Jeu 11 Aoû 2016 - 11:12

Si j’avais su ! – Chapitre 2


Contre moi, Griotte – la fille de Croupp Hamah, mon épicier turc – nue comme un doner kebab sorti de l’emballage... Bien que son papa vende un large éventail de nourriture, elle n’a maintenant d’appétit que pour un seul plat : la trique à la mode de Pan. Ah, Griotte… Une impétueuse confiture sur la tartine du drap ! Le beurre de sa motte exige autre chose qu’une vulgaire biscotte, et mon meilleur remède pour tenter d’oublier Saint-Vit, c’est encore elle.
Comme toujours lorsqu’elle ne se contrôle plus, elle abandonne la langue de Molière pour revenir à sa langue maternelle. Elle feule, éructe, hurle :

— Vazymusalo ! Muzytolimurço ! Plouforplouvittmusalo ! Kassmulachatt !

Elle me griffe le dos à m’arracher les omoplates, m’étouffe contre elle en écrasant ses poumons pointus contre mon torse. Son bassin roule et tangue, ses cuisses prennent mes flancs en étau, ses pieds font des nœuds dans mon dos – c’est fou, hein, ce qu’un seul nœud peut provoquer. Je n’oserais prendre position sur sa religion, mais elle, visiblement, a choisi celle du missionnaire – la position, s’entend. J’accélère le pilon. « Toi, tu vas l’avoir, ta vue sur Jérusalem ! Que je vais te défoncer, pieuvre lubrique, t’éclater le turbo, te crucifier l’abricot ! » J’en deviens fou, et la digue se rompt ; je me lâche en elle. Le brave général Sper lance ses matozoïdes à l’assaut du col de l’Utérus. Sur le trajet, la foule des muqueuses applaudit à s’en rompre les membranes. Cuisses ouvertes, elle s’arcboute, se tétanise et surpasse en décibels la corne de brume de l’Abeille Flandre.

Le calme revient ; son tendre sourire réapparaît comme le soleil après l’orage. Autour de nous, les petits Cupidons se remuent le cul en gatsouillant. Nous nous endormons dans les bras l’un de l’autre.

* * *


Le voyage du retour ? Un cauchemar ! J’étais dans le compartiment conducteur de ma deudeuche-TGV fonçant sur la ligne grande vitesse de la vallée du Vit. J’entendis des bruits, des cognements sourds dans le couloir. « C’est quoi, ça ? » Mon volant d’une main, j’ouvris la porte pour jeter un coup d’œil et j’aperçus une horde de sangliers en train de foncer dans ma direction. Je ne cherchai pas à comprendre ; je fuis dans l’audace orthographique et dans la direction opposée, poursuivi par des grouissements de rage. L’étroitesse du couloir les gênait, ces imbéciles. Ils se bousculèrent, se coincèrent, grimpèrent les uns sur les autres. J’eus le temps de prendre du champ, passai comme une flèche dans le second wagon, puis le troisième ; et là, devant moi… un mur de canards tout aussi agressifs que les sangliers. J’étais perdu ! Miracle : Berbe, le nain Berbe, apparut soudain à mes côtés et fit le ménage. Il balança à tour de bras des frisbees en marbre sur les assaillants qui battirent en retraite, puis il se tourna vers moi, avec un sourire mauvais :

— Ils voulaient tous t’enculer, ces cons ? Pas question : c’est moi !

Un coup de frisbee à plat sur le sommet du crâne. Je m’effondrai contre lui et… et je me réveille en sursaut. Penchée sur moi, ma Griotte, inquiète :

— Tu criais dans ton sommeil ; t’as fait un cauchemar ? Je t’ai secoué ; rien à faire. Alors je t’ai tapé sur la tête pour te réveiller.

Brave Griotte ! Tremblant, je me réfugie dans ses bras, l’embrasse avec reconnaissance et tendresse ; elle ronronne d’aise en se collant contre ma géographie de rescapé des canards et retourne chez Morphée. Je n’ose l’y suivre, de peur de retrouver tous ces connards : le nain, les sangliers et les canards. Alors mon esprit vagabonde. Dans ma tête repassent les images de Saint-Vit au lendemain de la noce.

* * *


Je n’ai pas terminé la nuit dans la chambre nuptiale, ce qui m’a enlevé une rude épine du pied : j’aurais eu du mal à nous imaginer en trio… au réveil. Après le combat de titans entre Safoufoune et Mondard, Justine me conduisit dans une autre chambre, au fond du couloir. Sur le seuil de la porte, j’eus encore droit à un baiser torride puis elle m’abandonna en courant pour rejoindre son époux. J’ai préféré : crevé, vidé, pompé, je n’aurais effectué qu’une misérable prestation. Et devant moi, ce lit qui me tendait les bras pour offrir le havre du sommeil au pécheur épuisé…

* * *


Le lendemain ? Tout alla très bien, Madame la marquise ! Au petit déjeuner, dans les cuisines du château, surprise : un Louis frais comme un gardon, sautillant et souriant. Comment avait-il pu récupérer si vite ? Ça tenait du miracle. Il l’avait prise à Lourdes, sa douche ? Il trempa sa tartine de confiture dans son Ovairemaltine.

— Eh bé, j’en tenais une, hier soir ! Me souviens plus très bien, mais c’était super. Tu t’es bien rincé l’œil ? T’as vu de quoi on est capable, nous, à Saint-Vit ?
— Oh oui, il a vu ! dit Justine avec un sourire entendu.
— Et toi, ma douce, tu as aimé ?
— Oh oui, c’était fabuleux ! (avec un clin d’œil vers moi, puis un second). J’attends qu’on m’en remette une couche !
— Tu peux y compter !

Puis, se tournant vers moi :

— Tu rentres quand, Philippe ? Tu vas pas repartir ce matin ? Tu peux encore rester quelques jours, voyons. Tu t’imagines pas à quel point nous avons le sens de l’hospitalité, chez nous !

« Si, si ! Et si tu savais à quel point ! »

Clins d’œil complices entre Justine et moi. Et son regard, à nouveau… Mais j’intervins :

— C’est impossible. Demain lundi, j’ai un très gros client pour finaliser un contrat qui va faire exploser mon chiffre d’affaires. Peux pas louper ça ! Tu m’offrirais un tas d’or et ta femme en prime, je ne renoncerais pas à ce rendez-vous.
— Zut, c’est dommage. Mais promets de revenir nous voir. Ça t’a plu, non ? Hein, Justine, ça lui a plu ?

Elle me regarda avec, dans les yeux, tout le soleil de cette nuit :

— Dis-lui que ça t’a plu.
— Louis et Justine, je vous le jure sur la tête du pape que je n’ai jamais eu d’aussi beau week-end. Votre invitation m’a honoré, et votre hospitalité restera gravée dans ma mémoire. Il faudra d’ailleurs que je remercie Stéphane, tout à l’heure.

« Que je te vais lui botter le cul, à çui-là ! « Ah, patron, j’ai oublié de vous prévenir… » Tu parles ! Demain, à la boîte, corvée de chiottes ! »

En partant, je l’embrassai avec un pincement au cœur. Pour masquer mon émotion :

— Justine, on n’aurait pas dû…
— Si, il le fallait ! Tu regrettes ?
— Tu sais très bien que non, ma belle. Mais on n’aurait pas dû.
— Si ! Il le fallait.

« Il le fallait ! Il le fallait ? Mais ça veut dire quoi, ça ? »
Ah, si j’avais su…

Stéphane habite à cinq cents mètres, en contrebas du château. Ma deudeuche ne m’attendait pas à l’ombre des jeunes filles en fleurs, mais à celle du nain. Il faisait beau. Le salon de jardin nous accueillit dans la douceur matinale. Stéphane, plié de rire, les larmes aux yeux :

— Elle m’a tout raconté au téléphone, à l’instant. Et le Louis qui ronflait quand tu la baisais, ma petite sœur ? Hi hi hi !

« Ouh là ! Un subordonné qui tutoie son chef ? C’est permis, ça, même s’ils sont maintenant beaux-frères de queue ? »

— Patron, Justine m’a chargé d’une mission importante ; te transmettre son témoignage : elle n’a jamais été aussi bien baisée. Elle te voue toute sa gratitude et son affection.

« Y veut quoi, lui ? Une augmentation ? »

— Justine a peut-être été baisée, mais moi aussi je me suis fait baiser ; et salement : j’ai dû passer pour un con ! lui rétorquai-je. Mets-toi un peu à ma place…

« Bon, ne soyons pas hypocrite… »

— Patron, si je puis me permettre…
— Au point où on en est, tu peux tout.
— … me permettre de te rassurer : cette nuit, c’est pas les cons qu’il fallait compter, c’est les cocus. Il y en avait pas mal qui auraient souhaité être à ta place. La Justine, elle les fait tous baver de convoitise, au patelin. Et voilà-t-y pas qu’un inconnu débarque et rafle la mise et la miss ! Fais gaffe aux frisbees en repartant…

Le grincement du portail : c’était notre curé ! Il était tout sourire, le soutané, et à jeun, sauf si l’on avait poussé la mesquinerie jusqu’à évoquer les quelques lampées restantes du vin de la messe qu’il venait de célébrer. Qui n’aurait eu pitié d’une demi-bouteille orpheline ? Il s’installa parmi nous pour l’apéro – c’était l’heure – et s’adressa à moi, hilare :

— Alors, porte-chandelle, puis-je t’offrir le secours de la prière pour chasser de ton esprit les images impures qui te restent de cette nuit ?

Il me fit un clin d’œil et poursuivit :

— Je suppose qu’il y en aurait de quoi remplir un album ? Heureusement que les voies de Justine ne sont pas celles du Seigneur, n’est-ce pas ?

« Il insinue quoi, lui ? Justine lui aurait-elle téléphoné à lui aussi ? »

Et soudain, un bruit curieux sauta la haie pour arriver jusqu’à nous. Je me levai et n’en crus pas mes yeux : un bonhomme en costume gris et casquette de chauffeur en train de conduire un fenndouic. Sur les bras de la machine, un fauteuil. Dans le fauteuil, un hurluberlu vêtu d’une toge blanche, et sur la tête un entonnoir maintenu à l’aide d’un élastique de pyjama.
Stéphane anticipa :

— C’est Le Caillou. Je traduis : il dit qu’il s’appelle Einstein, un original qui a gagné le gros lot du loto et qui ne se déplace plus qu’ainsi : son fauteuil, son fenndouic et son chauffeur. Il est l’une des attractions du village. Les gens le blairent bien car il paye toujours la tournée ; il se rend d’ailleurs au bistrot : c’est l’heure où s’abreuvent les bêtes.
— Et qu’est-ce qu’il a, son avant-bras ? Il souffre d’une maladie ? Parkinson ?

Le curé, joyeux :

— Mais non ! C’est ce que l’on appelle une frénésie récurrente du poignet, affectant une catégorie précise de lecteurs d’un site de récits érotiques. Encore appelé « syndrome de Ker Ch’Er » (une firme bretonne) car après chaque lecture, il faut… euh… nettoyer l’écran.
— Quoi, mon père, tu fréquentes ces lieux de perdition ?
— Ah, mon fils, les Saintes Écritures n’interdisent pas les bonnes lectures…

Sur ce bon mot, le père Douzedegrés donna miséricorde à son second verre d’apéro. Puis au troisième, et encore au…

* * *


Deux ou trois mois ont passé. La vie a retrouvé son train-train. J’ai décroché mon contrat du siècle. J’ai embauché du monde et promu Stéphane pour s’occuper des nouveaux venus. Ma vie se partage entre mon boulot, Griotte, le souvenir de Justine et quelques loisirs auxquels je tiens : sculpture et peinture.

Parfois, j’invite Stéphane à se joindre à Griotte et moi pour partager une bonne bouffe. Le courant a l’air de trèèèèès bien passer entre ces deux-là, et il ne m’étonnerait pas qu’un jour… Les cornes se portent abondantes, ces temps-ci. Il en pousse une multitude de nouvelles chaque année, mais on a l’impression, cette année, que celles de l’an prochain sont déjà là. (Je pastiche ici ce qui avait déjà été écrit au sujet des cons « dont la mère est toujours enceinte ». Si elles étaient comestibles, toutes ces cornes, le problème de la faim dans le monde serait résolu.)

Justine et Griotte, Griotte et Justine. Quand je baise Griotte, ça me dope de penser à Justine ; et quand je pense à Justine, vite, vite, il faut que j’aille baiser Griotte.

Justement, le téléphone se met à sonner. Je décroche et sers ma plaisanterie désormais favorite, empruntée à Douzedegrés qui me l’avait confiée à table, le soir du mariage :

— Allô, ici le Service des Sports du Vatican. Que puis-je pour vous, mon enfant ?
— Tu pourrais arrêter tes conneries ? C’est Justine à l’appareil.

Mon cœur s’arrête.

— Justine ? Eh bé, en voilà une heureuse surprise ! Ça fait longtemps que je voulais t’appeler, mais je n’ai plus osé…
— Oui, oui, on dit ça, on dit ça. Ça fait trop longtemps que j’attendais ton coup de fil, alors moi, j’ai osé.
— Tu as bien fait ; il est le bienvenu.
— S’il est le bienvenu, j’espère que je la serai aussi, la bienvenue.
— Pardon ?
— Je te téléphone pour t’informer que ce soir je débarque chez toi à 18 heures précises. Tu ne discutes pas, c’est comme ça. Louis m’a accordé le week-end. Il est en déplacement au domaine de Donzère-Mondragon avec sa troupe de théâtre amateur pour présenter sa nouvelle pièce : « Les Turbines, toutes des Salopes. » Il m’a d’ailleurs chargée de te transmettre ses salutations.

« Mais alors… il sait qu’elle vient chez moi ? Ça ne l’effraie pas ? Veux pas d’histoires, moi ! »

— Hé, t’es encore là ? Qu’est-ce qui se passe ? Tu veux pas qu’on se voie ?
— Si, si, bien sûr que si ! Je t’attends avec plaisir ; viens, ma douce, viens ! Mais tu prends un risque… Tu vois lequel ?
— J’y compte bien. Pourquoi crois-tu que je me déplace ? À ce soir ! 18 heures. Prépare les câlins !

« Pourquoi elle se déplace ? Juste pour un petit coït ? Bizarre. »
Si j’avais su…

Elle raccroche. Un éclair de panique. J’avais promis à Griotte de l’emmener dans un bon restaurant, et qu’ensuite… Comment faire ? Et soudain, la lumière ! Je reprends le téléphone.

— Stéphane ? Le Service des Sports du Vatican. T’as une minute ? Ouvre tes oreilles. Je suis dans la panade ; j’aurais un gros service à te demander. J’avais prévu de sortir ce soir avec Griotte, l’emmener dans un bon restaurant, et qu’ensuite… bon, t’as compris. Seulement voilà, coup de théâtre : ta sœur vient de me téléphoner. Elle débarquera chez moi à 18 heures, et pour le week-end. Bon… euh… tu ne pourrais pas me remplacer au pied levé, avec Griotte ? Après tout, si je me souviens bien, t’as encore un gros truc à te faire pardonner, non ?
— … Griotte ? J’ai bien entendu Griotte ? Et comment ! C’est un cadeau inespéré, ça ! Qui plus est, c’est toi qui me le proposes ? Je l’avais dans l’œil depuis belle lurette, mais je n’ai jamais osé chasser sur les terres du chef. Puis-je pousser l’audace, patron ?
— Dis toujours…
— Le programme de la soirée, après le restaurant, peut-il demeurer… inchangé pour Griotte ?
— Ça, c’est à toi de voir avec elle. Pour ma part, tu as carte blanche. Je ne suis pas du genre jaloux. Je crois même pouvoir dire qu’elle se fâcherait si la soirée ne s’achevait pas comme initialement prévu. Et j’ai cru m’apercevoir qu’elle t’a trèèèès, trèèèès beaucoup grave à la bonne. Tu lui téléphones ou je lui téléphone ? Toi ? OK.

* * *


18 heures piles ; dring. Je vais ouvrir.
Elle est là, devant moi, avec son regard à ramollir un homme et durcir son membre. Elle, je, nous ! Sans un mot, à bas les vêtements. Ils s’éparpillent comme des papillons dans la tourmente. Bouches soudées, mains folles, épidermes en délire, nos corps chutent et chantent sur le matelas d’où la pauvre vertu prend la fuite en hurlant. Pas de préliminaires, pas de léchouilles ; ni fanfreluches, ni plumes : tout de suite le marteau et l’enclume. Ni string, ni cyprine ou autre fée Lation qui font l’encre des plumes indigentes et le bonheur des lecteurs-à-une-main. Plus rien n’existe que nous deux. Rien que le désir, et l’éternité du plaisir.

À mon âge, je réussis l’exploit de remettre le couvert derechef, avec les encouragements déchaînés de la victime. Brave et généreux général Sper, on peut compter sur toi… « Ainsi parlait Kamasoutra. »
Il a tout dit, Kama. Je préfère donc taire la longue nuit, le réveil, l’apéro et le repas de midi sacrifiés au profit d’une seule faim et d’un seul menu.
Justine repart dans l’après-midi.

— Justine, on n’aurait pas dû…

Et la même réponse toujours énigmatique pour moi :

— Si ! Il le fallait.

Si j’avais su pourquoi…

* * *


Pour Stéphane, ce fut au-delà de toutes ses espérances. Fâchée par ma brutale défection, c’est Griotte qui proposa, par esprit de vengeance, de terminer la nuit chez lui. Elle n’aime pas les lapins, mais elle adore la pine. (Oui, lecteur, celle-là j’aurais pas dû…) En début de soirée, ce fut donc moi qui me fis traiter de salaud, alors qu’en fin de soirée ce fut lui, mais pas du tout pour les mêmes raisons.

— Patron, si tu savais… Je la soupçonnais chaude, mais à ce point-là, pas possible !
— C’est à moi que tu veux apprendre ça ? Bon, pas du tout par curiosité – tu penses bien que mon tact et ma délicatesse naturelle me l’interdisent, jamais je n’oserais – mais juste pour savoir : raconte un peu…
— Elle m’a dit que je baise aussi bien, sinon mieux que toi, sauf ton respect…

« Y veut quoi, lui, une majoration des indemnités de licenciement ? »

— … et que même je lui ai fait des trucs que tu ne lui avais jamais faits.
— Ah bon ? Tu m’intrigues…
— Oui : de la mise en scène. D’entrée, je la prends en traître et la jette toute habillée sur le lit. Le temps qu’elle réagisse, ses poignets sont déjà attachés, bras écartés, aux barres métalliques de la tête de lit. Bien qu’elle se débatte, même traitement avec les chevilles, jambes bien ouvertes, en laissant cependant assez de longe pour qu’elle puisse rapprocher ses genoux ou se cambrer. Elle se met à vociférer dans sa langue maternelle.
— Donc là, elle est déjà excitée à mort ; c’est toujours comme ça avec elle. Et dans ces moments-là, c’est pas sa maman qu’elle appelle.

Il poursuit avec un grand sourire :

— Oui, tu confirmes ce que j’ai pensé. Prisonnière, elle tire dans tous les sens. Je passe sous la robe, je remonte lentement avec mes deux mains en caressant le velours de ses cuisses, puis j’en pose une sur sa station météo. Une météo d’enfer, patron : la canicule, mais surtout pas la sécheresse ! Et, comme on le dit : cet enfer-là, Satan l’habite ! Elle arrête instantanément de se débattre et se cambre pour coller son pubis à ma paume. Je fais durer le plaisir pour faire monter la pression. Elle se remet à dire des mots inintelligibles mais, j’en suis certain, à la limite de l’insulte : « sulo », « canudus », etc.
Alors, je la déshabille, avec art… C’était comme déballer un cadeau de Noël. Je lui remonte sa robe jusqu’aux aisselles, lui détache un bras pour libérer un côté de la robe et du soutien-gorge, lui rattache le bras, puis la même opération de l’autre côté. Je la caresse sur tout le corps, avec mon index pointé, avec la main ouverte, avec les lèvres tandis qu’elle tire sur ses cordons comme une folle.

Il s’interrompt un moment, les yeux dans le rêve.

— C’est fou ! Jamais connu une émotion si intense. Je me sens le dieu des prédateurs devant la plus fragile des biches. Je libère une de ses deux jambes puis je me mets à genoux entre elles. Et là, je peux savourer le bonheur de tirer lentement sa culotte vers moi pour découvrir la colline aux merveilles ! Et mesurer le privilège de mon pouvoir lorsque ma bouche s’y colle, lorsque ma langue défriche sa forêt pour attaquer son trésor. Elle soulève son bassin, tétanisée par la caresse. C’est fou ce qu’un bout de langue… Des mots sans suite, sa tête qui roule de part et d’autre en mouvements de plus en plus rapides, ses cuisses qui essaient de me coincer entre elles, des cris, des cris, et presque tout de suite, l’orgasme.

Encore les yeux dans le rêve, émerveillé, intarissable :

— Je veux la libérer, mais la belle entravée proteste avec véhémence : « Prends-moi comme ça ! Je jouis plus, tue-moi avec ta queue, vas-y, viens, enfonce-la-moi, dépêche-toi, tu-vu-mu-la-muttre-mu-sulo ! » Elle balbutie, elle s’asphyxie, j’ai craint qu’elle me fasse un malaise. Tu parles ! Les furies affamées jaillissent d’elle en hordes déchaînées et se précipitent sur le marchand de bonheur. Je libère l’entrave de sa seconde jambe, les entoure toutes deux avec mes bras pour les prendre en tenaille entre ma poitrine et ses épaules, l’écrasant littéralement sous mon poids. Puis je la pénètre d’un coup, d’un seul, jusqu’au bout. Ses yeux sont exorbités… Bouche grande ouverte, elle hurle, hurle. Un hurlement qui n’en finit pas. Alors je la défonce à méga-super-hyper coups de boutoir rageurs, comme si ma vie en dépendait.

Encore une pause. Il reprend, toujours ailleurs :

— C’est incroyable la force qu’elle a dans ses jambes ; je dois batailler comme Hercule…

« Hercule ? Celui qui rit quand on… ? » me dis-je en aparté.

— … pour la maintenir écrasée sur le matelas, car je soupçonne que cette position de soumission décuple son excitation. Je continue à la pilonner et elle enchaîne orgasme sur orgasme. Jamais je n’aurais cru pouvoir tenir si longtemps. Je finis par tout lâcher. Eh bien, tu ne me croiras pas, patron, elle jouit si fort qu’elle a cassé les entraves de ses poignets !

Mon Stéphane est encore sur son petit nuage… J’en profite nonobstant pour remettre les pendules à l’heure :

— Stéphane, je ne suis pas stupide. Après tout ce que tu m’as raconté, la Griotte, c’est terminé pour moi. C’est de bonne guerre. Tu n’as pas osé chasser sur mes terres, et moi je refuse de chasser sur les tiennes. Euh… oui ?
— Je n’osais pas trop t’en parler, mais c’est à peu près ça ce qu’elle m’a dit après. Elle m’a aussi informé, hier, au téléphone, qu’elle te réserve une jolie surprise, mais elle n’a pas voulu me dire quoi.

La surprise ? Oui, c’en est une, extraordinaire : Griotte me présente Prunelle, sa petite sœur, majeure, vaccinée et… affamée. Exit Griotte, mais quel beau cadeau d’adieu ! Et Prunelle, ce n’est pas dans les yeux qu’il faut la regarder. Ah oui, dans la famille Croupp Hamah, il y en a de beaux fruits dé-fendus !

* * *


Des mois passent encore. De temps en temps, je reçois un coup de fil de Justine, ou je lui téléphone ; moments de délicieuse amitié. Mais c’est Stéphane qui m’apprend la nouvelle un matin. Coup de tonnerre dans un ciel sans nuage : Justine a accouché cette nuit de Clovis-Amédée Henri, dernier en date des comtes de la Margelle du Puy. Amédée ? Je cherche dans le dico : aimé de Dieu. Bon, ça ne coûte rien et ça aurait pu être pire. La mère et l’enfant se portent bien. Louis, le père, danse de joie ; le vieux comte, terriblement diminué, pleure de bonheur.

Trois kilos pile. Péridurale, et accouchement en une demi-heure. Que des bonnes nouvelles. Un pincement d’émotion pour moi à la pensée de ma vie de célibataire, seul et sans enfants, comparée au bonheur des autres. Mais n’était-ce pas mon choix ? Petit reproche à Justine : elle aurait pu me le dire qu’elle allait être maman, non ?

Ce point m’invite à en faire un autre : professionnellement, ça marche du tonnerre de dieu. Le chiffre d’affaires a explosé. Nos logiciels connaissent un succès énorme à l’international. Ces derniers temps, j’ai enregistré plusieurs propositions de rachat pour ma boîte ; mais surtout, je peux m’en remettre totalement à Stéphane. Je le dis sans honte : l’employé s’avère petit à petit aussi bon que le patron. Griotte irait même plus loin dans la comparaison. Dans ces conditions, pourquoi pas une petite semaine de vacances au soleil ? Prendre un peu de recul. La pensée me vient encore que je ne me verrais pas vouer toute mon existence à ce job, malgré la montagne de pognon. Du pognon pour qui, du pognon pour quoi, d’ailleurs ?

* * *


Trois mois passent encore, et puis ce coup de fil de Louis, l’heureux papa, un dimanche matin. Après le blablabla d’usage, Louis attaque :

— Justine et moi avons une faveur à te demander.
— Ah bon ? Vraiment ? Je ne vois pas trop… dis toujours.
— Nous voudrions que tu acceptes d’être le parrain de notre Clovis-Amédée. Ce serait pour nous un honneur. Je préférerais une réponse immédiate ; t’as le droit de réfléchir vite… mais pas celui de refuser, hi-hi-hi ! Le baptême aura lieu dans huit semaines. Ton filleul, le Père Douzedegrés, Justine et moi comptons sur toi. Alors ? Tu veux que je te passe Justine ? Elle bout d’impatience ! Elle se fera un plaisir de t’aider à te sentir dans la peau d’un parrain ; je ne me risquerais pas à refuser, conseil d’ami !

* * *


Sainte-Jeanne-sur-le Vit, Saint-Vit-sur-la-Jeanne. Nous y arrivons, ma Cayenne et moi. Deudeuche craint les canards et les sangliers. Ah oui, le nain… « Oh, nom de Dieu ! C’est pas vrai… Oh, les cons ! Qui a fait ça ? »
Stéphane, hilare :

— Hein, t’en ouvres, des grands yeux ! C’est plus le nain Berbe, c’est le nain Color. Il a été peinturluré par Vachekiri d’Animo, la fille du prix Nobel de charcuterie, animatrice d’une émission de télé illustrant un mouvement artistique très tendance intitulé « Naufrage chromatique dans les chaumières » et auteure d’un livre unanimement salué par la critique : « Les couleurs contre l’anorexie ».
— Vous êtes fous ! C’est à gerber ! Qui a eu cette idée saugrenue, et qui a payé ça ?
— Louis. Il voulait faire un cadeau à Justine pour la naissance de Clovis-Amédée.

Je n’ai plus rien à ajouter. Stéphane se retourne vers la maison et appelle :

— Tu viens ?

Énorme surprise : Griotte ! Qui sort de la maison en courant, me passe les bras autour du cou et me colle deux chastes bises sur les joues.

— Patron, je voulais t’en parler, mais je ne savais pas trop comment t’annoncer la chose et ce qui en découle aujourd’hui : Griotte est ici parce que… euh… pour que je la présente à ma famille.

J’éclate de rire. Des liens de lit ont tissé des liens de vie. Heureux qui, comme au lit, a fait un beau voyage…

— Stéphane, tu vois comment cette annonce me met en colère. Vous n’avez qu’une façon de vous faire pardonner, tous les deux : me permettre d’être témoin à votre mariage.
— Cela ne saurait tarder, me répond-il en pointant son index vers le ventre de Griotte.
— C’est pas vrai… Le général Sper !
— Le général Sper… ?
— Cherche pas.

Et Griotte, rayonnante, me saute encore une fois au cou. Je l’étreins avec émotion. Une page de souvenirs heureux s’envole à tire-d’aile ; une page vierge (Vierge… ? Mais si, la page !) s’ouvre pour elle et Stéphane.

Je ne saurais vous conter par le menu tout le tralala de cette journée de baptême. J’ai le plaisir de découvrir le petit Clovis-Amédée, de le tenir dans mes bras devant le prêtre. Un gamin adorable et souriant, une petite chose fragile qui me fait entrevoir un monde dont je ne soupçonnais pas l’existence. Je n’ose bouger, de peur de le casser. Ils en ont de la chance, Louis et Justine, d’avoir un si beau bébé !

Repas de midi et repas du soir préparés par un cuisinier de talent embauché pour la circonstance. Je mentionne la promenade digestive de l’après-midi au milieu des vignes endormies sous le soleil. Le parrain a le droit de pousser le landau : ça change d’un 4x4. Je ne parlerai pas de la marraine, une lointaine cousine de Louis, douce et gentille, qui pousse la délicatesse jusqu’à ne m’inspirer aucune pensée impure. Je retrouve le Père Douzedegrés comme compagnon de table ; rien que cela valait le déplacement à Saint-Vit. Ce brave curé, faudra que je l’emmène en vacances avec moi, séjour de gais lurons au soleil ; « à l’écluse », bien sûr, par prudence pour le porte-monnaie (« all in… » pour les anglicistes).

Le repas du soir ? Il ne m’en reste que des bribes de souvenirs. Le Père Douzedegrés et moi avons emprunté, à marche forcée, les chemins de Bacchus. On m’a raconté qu’en fin de soirée – mais je ne m’en rappelle plus du tout – ils durent se mettre à plusieurs pour m’empêcher d’aller chier sur la tête du nain comme j’en avais fait le pari avec le curé. Celui-ci me força d’ailleurs à ingurgiter de sa fiasque miraculeuse pour me dessoûler. Miraculeuse, en effet : la tête claire, l’esprit apaisé le matin.

Le calme avant la tempête…
Si j’avais su… ce qui allait me tomber dessus !

* * *


À la cuisine du château, autour de la grande table du petit déjeuner, le comte Louis et la comtesse Justine, qui m’ont offert l’hospitalité pour la nuit (il a fallu me porter dans ma chambre…), et le petit Clovis-Amédée dans mes bras pour le biberon.

— Hein que tu le trouves beau, ton fils ? me glisse Louis.
— Mon fils ? Mon filleul, tu veux dire.
— Non : ton fils !
— Déconne pas ; je suis le parrain, pas le papa.
— C’est vrai : le papa c’est moi, mais le père c’est toi ! me rétorque-t-il en éclatant de rire.

Il est fou ? Je reste pétrifié. Je sens le sol se dérober sous moi. Un tsunami de panique m’envahit. Le mauvais rêve ! Ahuri, je me tourne vers Justine pour y chercher du secours. Un regard – un seul – et son sourire éclatant me tassent sur mon siège. La tête enfoncée dans l’horreur, je tente de refaire surface.

— C’est quoi, cette plaisanterie imbécile ? Et toi, Louis, tu m’annonces une énormité pareille sur le ton de la rigolade ? C’est impossible, ce que vous me racontez là : je ne peux pas être le père de ce gosse !
— Oh, que si… Et on va tout t’expliquer. Tu reprends un café ? Justine, enlève-lui le bébé : il va nous faire un malaise.

Je dois être pâle comme un Maure (un Maure albinos)... Clovis-Amédée retrouve le giron de maman tandis que Louis poursuit :

— Écoute bien, heureux homme. Quand Justine est venue me rapporter la proposition de mon vieux en faveur d’un mariage entre elle et moi et qu’elle m’a annoncé qu’elle y consentait, j’ai donné mon accord et je l’ai sautée illico. Mais ensuite je l’ai informée d’une chose qu’elle et mon père ignoraient : je suis stérile. En l’apprenant, Justine s’est mise à pleurer, m’a dit qu’elle me veut, mais qu’elle veut aussi un bébé. Et ce que femme veut… Sans compter mon père, très attaché à la perpétuation de la lignée. Alors j’ai suggéré de faire appel à un géniteur. Refus indigné, tu penses bien. Ce ne fut pas sans mal, pour la convaincre. Oui, mais qui ? Pas question de faire appel à quelqu’un du coin.
— Comment vous en êtes venus à moi ? Pourquoi moi ?
— Je laisse la parole à Justine.
— Stéphane nous avait montré il y a deux ou trois ans une vidéo tournée lors d’un barbecue organisé par ta boîte autour d’un étang de pêche. Tu dois te souvenir de ça ?
— Euh oui… on fait ça tous les ans.

« Stéphane… Oh, le chien ! Je vais te le donner à bouffer aux sangliers et aux canards ! »

— C’est ce qui a fixé mon choix ; j’ai flashé sur toi.
— Très flatté. Et je suppose que Stéphane, pour m’inviter, était…
— Non, il ne savait pas. Il a appris la combine juste avant ton arrivée, le jour du mariage. Et là, il ne pouvait plus reculer ; je peux te dire qu’il n’en menait pas large. Si nous l’avions mis au courant au départ, au moment de lancer l’invitation par exemple, je pense qu’il nous aurait envoyés sur les roses.
— Vous êtes vraiment tordus, tous les deux ; il y a des frisbees qui se perdent ! Faire un truc comme ça à un individu lambda pratiquement pris au hasard… Mais toi, Louis, cette farce, ça ne t’a rien fait ?
— On me prend pour un doux givré, mais je sais être pragmatique. Et j’aime ma femme, et ma femme m’aime. Le reste, je m’en fous. Tu avais le profil idéal et il nous fallait un héritier, ne serait-ce qu’à cause du vieux.
— Il était au courant, le vieux ?
— T’es fou ! Il est parti après la naissance de Clovis-Amédée, je ne t’apprends rien, mais il est parti l’âme en paix, l’esprit rassuré quant à sa descendance. Il y a même eu un miracle : on a montré le bébé à sa dépouille, et un sourire a illuminé son visage ! Si, si ! C’est Douzedegrés qui en fut témoin, même s’il ne s’en souvenait plus trop car il était déjà un peu chargé.

Je suis abasourdi par toutes ces révélations. Louis poursuit :

— Tu es le géniteur, tu es le père ; tu peux être fier de ta semence. Mais moi, je suis le papa, et mon fils fait tout notre bonheur. T’as vu comme il est beau ? T’as vu comme il sourit ? Même à toi, hein !

Une chose me tarabuste.

— Mais le tirage au sort, comment vous êtes-vous débrouillés pour que ça tombe sur moi ?
— Ben voyons… (Louis éclate de rire.) On a fait le coup de l’Écossais.
— L’Écossais ? Le coup de l’Écossais ?
— Oui, ce gars… comment s’appelait-il, ce tordu ? Ah oui : Mac Javell. Bref, on a monté un tortueux scénario de triche.
— Mais tricher comment ? C’était impossible ! Vous n’avez pas pu tricher devant tout le monde ; chacun l’aurait vu !
— Personne n’a rien vu du tout. Dans le chapeau censé contenir les numéros, il n’y avait en fait qu’un seul numéro ; le même inscrit sur tous les papiers : ton 28.
— Mais alors, les suivants auraient tiré un numéro identique au mien !
— Non, pas du tout : les suivants ont tiré leur numéro d’un autre chapeau.
— Un autre chapeau ? Mais comment avez-vous opéré la substitution de chapeaux ?

Louis éclate de rire.

— Ça, c’était savoureux ! Le Mac, (Heussdress ?) c’était pas la moitié d’un con ! Tu ne te souviens pas de la pile d’assiettes qui s’est fracassée au sol à ce moment-là, lâchée par une serveuse complice ? Tout le monde, toi y compris, a regardé dans cette direction-là. Stéphane en a profité pour sortir un autre chapeau, planqué sous votre table, et l’a remplacé au même endroit par le chapeau aux numéros 28. Ensuite, pour le tirage, on a utilisé un troisième chapeau avec rien que des 28. Et le tour était joué.

J’en reste comme deux ronds de flan, l’esprit secoué par l’énormité de la chose. Une question cependant :

— Votre scénario me laisse sur le cul, mais comment avez-vous pu être sûrs que le jour des noces Justine serait fertile ?
— À tout hasard, ça aurait pu marcher, mais ce n’était pas l’objectif principal. Le soir des noces était avant tout un test : mesurer si… comment dire… si le courant passait bien entre Justine et toi. Si ça n’avait pas été le cas, on aurait été obligés de revenir à la case départ.

J’en reste muet, vidé. À quoi tiennent les choses… Justine intervient alors :

— Tu te souviens, le samedi où je t’ai téléphoné ? Ce jour-là, j’étais certaine d’être féconde ; et si tu décortiques le calendrier, tu constateras qu’à peu près neuf mois après, Clovis-Amédée est né. On peut faire le test ADN, si tu veux. Je te remercie, nous te remercions de nous avoir donné un si beau bébé.

Alors, vaincu, je me lève, récupère l’enfant dans les bras de Justine et le prends contre moi en silence. Dans ma tête, une intense émotion ; dans mes yeux, des larmes muettes ; dans mon cœur, un indicible bonheur et dans mon esprit, une immense fierté.

Combien de fois ai-je répété « Si j’avais su… » ? Maintenant, je sais.

— Et que tu le saches encore, ajoute Louis, ce bébé voudra une petite sœur…

* * *


Quatre ans ont passé. Aujourd’hui, le Père Douzedegrés n’est plus là. Il a rejoint les chais célestes il y a deux ans. J’ai eu autant de peine que lorsque j’ai perdu mon père.

Un prêtre venu d’une autre paroisse a assuré le service de baptême pour Fleur Céleste Marie, la petite sœur de Clovis-Amédée. Qu’elle est belle ! Hein, qu’elle est belle ?
J’ai revendu ma boîte bien au-delà de ce que j’escomptais. Je n’ai plus aucun souci jusqu’à la fin de mes jours, et il en resterait plus que largement assez pour une génération suivante.

J’ai racheté et fait retaper le presbytère, m’y suis installé avec Prunelle et passe mes journées dans l’atelier de peinture et de sculpture aménagé au rez-de-chaussée. Je peux enfin me livrer à ma vraie passion. La vie ici est agréable, et les habitants m’ont à la bonne. J’aide la commune et les associations.

J’ai financièrement – et plus que largement – épaulé Stéphane pour monter sa propre boîte d’informatique. Elle prospère au-delà de toute espérance. Stéphane et Griotte ont des jumelles, Myrtille et Aubépine dont Louis et moi sommes parrains. Seule ombre au tableau : Prunelle désespère d’être enceinte. Et pourtant, nous ne ménageons pas nos efforts ! C’est beaucoup moins grave pour moi que pour elle, soyons justes. Elle travaille au domaine avec Justine et se passionne pour son boulot.
Louis m’a converti au parapente, mais dès que je vois un vol de canards, je me dépêche d’atterrir…

— Pa’ïen, tu peux me nouer mon lacet ?

Je vous abandonne ; je dois m’occuper… euh… de mon filleul.

avatar
Lioubov

Messages : 1604
Date d'inscription : 19/04/2014
Age : 71
Localisation : Périgord

Voir le profil de l'utilisateur http://cafeaphrodite.blogspot.fr/

Revenir en haut Aller en bas

Re: La suite de "Si j'avais su - 1"

Message par Docsevere le Jeu 11 Aoû 2016 - 19:35

Excellent !

Sinon, euh : "Des liens de lit ont tissé des liens de vie" ou "Des liens de lie ont tissé des liens de vit." ? Ou l'inverse ?

Smile
avatar
Docsevere

Messages : 245
Date d'inscription : 11/08/2015
Localisation : Ile de France (77)

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: La suite de "Si j'avais su - 1"

Message par Lioubov le Ven 14 Oct 2016 - 15:59

Calafia, la suite (et fin) est ici.
avatar
Lioubov

Messages : 1604
Date d'inscription : 19/04/2014
Age : 71
Localisation : Périgord

Voir le profil de l'utilisateur http://cafeaphrodite.blogspot.fr/

Revenir en haut Aller en bas

Re: La suite de "Si j'avais su - 1"

Message par Calafia le Ven 14 Oct 2016 - 16:34

ok, je comprends mieux
avatar
Calafia
Admin

Messages : 1806
Date d'inscription : 19/04/2014
Localisation : au fond, à droite

Voir le profil de l'utilisateur http://cafeaphrodite.blogspot.fr/

Revenir en haut Aller en bas

Re: La suite de "Si j'avais su - 1"

Message par Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum